Toile masquée

Vous en avez laissé trop voir pour que je ne m’en sois pas aperçue. Ne me demandez pas pourquoi. Je suis passée par là. Le plus pur des hasards. Je l'y ai vue. Elle était là d’ailleurs pour se faire découvrir. Etre découverte ou montrée, c’est selon. Il faut un montreur et un voyeur, cela va de soi. L’ont vue donc ces autres yeux qui la dégusteraient et vous apporteraient des agapes inédites. De celles dont on croit ne pas pouvoir se lasser quand on laisse libre cours au jeu.
Je vous sais à présent friand de ces gourmandises-plaisirs, de ces mises en scènes fantasmatiques. Vous êtes vous aussi forcément de ces acteurs-spectateurs insoupçonnables qui jouent leur vie coté pile derrière les rideaux tombés de la « bien-penserie ».
Honni soit qui mal y pense. Je n’en pense rien si ce n’est que je devais bien le savoir quelque part. Ce sont des choses qu’on sait, comme ça, sans les voir. On les sent, c’est l’évidence même. Pas d’inertie là. C’est la vie qui ouvre le bal. Un peu grimée. Tronquée. Perverse voire. Comme nous. Vous, lui, elle, moi, l'autre et le voisin d'en face. Je vous le dis.
Vous n’y aviez pas pensé, n’est ce pas, que mes yeux capteraient l'image? Que je saurais ? Si seulement j’avais su, je ne serais pas venue là. Mais qui a vu, verra. Cela ne m'a pas échappé. J'ai vu et j'y ai cru, tout cru! En quelques secondes, par un simple clic, et clac, de tout ce monde, moi j'ai vu et j'ai su, qu'y puis-je ?
« Pouvais-je le lui dire? » ai-je pensé. Fallait-il lui en parler ? La tentation fut grande de vous en toucher un mot. Toucher... Allais-je y céder à cette pulsion ? Pourquoi ne pas me laisser tenter? Mais plutôt que de parler pour ne rien dire, je me suis tue. Bien entendu! Bouche cousue sous le masque. Bâillonnée. Il n'était pas dit que vous seriez sensé savoir que j’avais vu, ni vouloir le savoir. Ni vouloir m'entendre le dire. Alors motus. Grande sagesse. J’ai gardé ce que je savais pour moi et l’ai couché ici sur la toile courante. Ma main en tremble encore. J'ai cru comprendre ce que vous ne daigniez m'avouer...
Ode au carnaval de la vie et à tous ses acteurs-spectateurs masqués. Ode aux plaisirs immédiats, consommables et consommés à merci, occulteurs de passé et d’avenir! Ode à la mixité intra, supra et sub-sensorielle des corps, aux fous mélanges dépourvus de fausses pudibonderies et bondieuseries! Ode aux bouillons de culture des autres bien orchestrés en duos, trios, quatuors, ou petits groupes symphoniques sur des musiques bien chambrées et des contes des mille et une nuits! Ode à l’ivresse des grands animaux animés que nous sommes, animés d’une âme certes (paix à elle), mais animés de feu dans leur chair!
Laissons donc là la marchande de crucifix, comme le disait si bien une amie! Et si on s’éclatait pour oublier qu’on est mort déjà? Séduisons, aimons, faisons semblant, chassons. Frémissons pour ne plus mourir à nous-mêmes! Divertissons-nous, si non-Dieu le veut!
Assez de toutes vos belles grandes théories! Trêve de bavardages. Avez-vous cru me leurrer? J’en ris encore, qui pleure aussi. Ce festin là, ne m’était évidemment pas destiné. Peut-être même n’en était-ce pas pas un!
Dites-moi franchement, nous qui nous pensons parfois uniques, combien sommes-nous à jouer et à nous déjouer ainsi voilés ? Otez donc votre masque, que je puisse enfin vous accepter dans vos droits d’auteurs de votre propre vie, quelle qu'elle soit!
