« Je dois filer d’ici! » « A la cave vite ! »
Elle traversa la rue plus vite que son ombre,
les yeux embués, la main sur sa joue en feu. Quel sale type! Il lui avait administré une gifle monumentale. Elle tremblait des pieds à la tête. La honte! Elle ne s’y attendait pas. Ca lui
servirait de leçon, ça c’est sûr ! Oui, elle en apprendrait encore. Mais « la vache ! » ca faisait mal !
Quelle idée elle avait eue d’aller flâner en
cette fin d’après midi estivale dans l’allée verdoyante et ombragée du parc en face de chez elle, tout de même ! Elle avait appuyé sa bicyclette contre le gros marronnier et s’était assise
sur le banc à rêvasser. Un homme était venu se poser à côté d’elle et lui avait demandé des choses indiscrètes : où elle habitait, quel âge elle avait, si elle était seule. Elle ne pouvait
pas dire ce qui la dérangeait au juste, mais il était insistant et cela ne lui convenait pas. Elle avait prétexté n’importe quoi, s’était levée d’instinct et avait fui, en donnant des coups de
pédales rapides.
Partie pour 10 tours d’étang au moins, elle
avait été arrêtée dans son élan par un gamin à vélo lui aussi, qui lui avait méchamment coupé la route. Une guigne, décidément. Alors, sans réfléchir et comme pour se venger de la
peur que l’homme du banc lui inspirait, elle avait proposé au garçon : « Dis, et si tu allais plutôt faire ton cirque devant le type là, assis sur le banc ?» Parfait, il
l’avait prise au mot, et elle l’avait vu freiner comme un fou devant les pieds du gars et le couvrir de poussière, exprès. « Bien fait pour sa pomme ! » Avait-elle murmuré,
ricaneuse. Puis en riant, elle s’était remise en selle et avait encore accompli 2 tours du bassin.
Tout à coup, il était là l’homme du banc. Il
l’avait attrapée par le bras et lui criait « C’est toi qui a demandé au gamin de m’emmerder, salope ! Il me l’a dit ! Tiens, ça t’apprendra ! » Et sa main s’était
abattue sur son visage violemment, sans qu’elle n’ait pu ni répondre, ni réagir. Ses doigts s’étaient marqués dans sa chair et dans son esprit, comme un souvenir qui jamais plus ne
s’effacerait.
Marylou ne voyait plus très bien, mais malgré
le choc, elle déguerpit littéralement.
Encore sonnée, elle poussa la porte blanche
d’un coup sec. Jeta sa bicyclette dans l’entrée. Puis de son pied claqua le bois brusquement derrière elle. Haletante, elle souleva son engin pour gravir 4 à 4 les quelques marches en marbre
clair. Encore la porte vitrée à faire pivoter et comme à l’accoutumée le ranger dans l’espace sous l’escalier de bois tout frais ciré.
Pliant il était, son compagnon de vadrouille.
Plutôt d’avant-garde même. Elle était bien fière de son vélo pas banal. Bien pratique à emmener en vacances. Mais que la selle était récalcitrante ! Elle tournait fou même quand on
serrait l’écrou. Combien de fois n’avait-elle démonté le siège du vélo, puis s’aidant des clefs accrochées là, n’avait-elle resserré de toute sa force la vis coupable de tant de maux de
postérieur ?! Sans succès…
En cet instant elle n’y pensait pas, tant
l’humiliation était forte et la douleur lancinante sur le côté droit de son visage. Bientôt le souper serait servi et elle devait absolument reprendre son souffle, qu’elle taise cet incident.
Elle n’oserait jamais le dire à table. Elle n’aurait pas dû provoquer ce type. Elle le savait très bien, On le lui reprocherait sûrement et elle n’aurait plus le droit de sortir, et ça, pour rien
au monde elle ne le désirait !
« Chut, surtout, ne pas faire de
bruit ! » Le proprio de la maison qui gérait le cabinet d’architecte au rez-de-chaussée du bel immeuble n’aimait pas être dérangé. Elle ne l’appréciait guère cet homme aux cheveux
noirs, ni sa moustache étirée. Un peu sec, nerveux, sautillant et surtout imprévisible, il pouvait piquer de ces coups de gueule! Elle savait surtout qu’il était un homme très affairé, qu’il
aimait la chasse « dans tous les sens du terme », avait-elle entendu ses parents affirmer, sans toutefois bien comprendre ce qu’ils avaient voulu dire exactement. Il habitait
l’appartement du premier avec cette femme aux lèvres barbouillées rouge vif du matin au soir et dont le timbre de voix haut perché débitait des jérémiades ou réprimandes à toute heure du jour. Il
fallait l’éviter, comme la peste !
Marylou habitait au second étage, celui
au grand balcon blanc ciselé. Il y avait même un ascenseur ! Un sacré luxe ! Mais il lui fichait une sacrée frousse ! Elle en faisait même des cauchemars où elle se sentait
aspirée vers le haut, crevant le toit, fusant vers un ailleurs inaccessible, un infini où elle n’avait plus le contrôle de rien. D’autres fois, c’était l’angoisse, la chute abrupte, la
descente infernale de la machine s’écrasant brusquement dans un lieu irrespirable qui sentait la suie, le charbon de chauffage, les eaux usées. Un lieu trop sombre, que le mince filet d’une
ampoule accrochée à un fil, ne suffisait pas à éclairer. Où elle se prenait le visage dans les toiles d’araignées qui tapissaient l’ombre obscure. D’où surgissaient fantômes et esprits
malins … La cave, quoi ! Brrr ! Celle là même où en cet instant justement elle aurait aimé cuver son humiliation. Y reprendre de la bouteille, y mûrir la situation, y
travailler sa frayeur dans le pâle reflet des grand crûs alignés là, juste en face du minuscule soupirail.
Pourrait-elle se montrer plus forte que
sa peur ? Oublier aussi tous les horribles monstres qu’elle croyait cachés sous son lit la nuit. Oublier aussi qu’une nuit la porte de sa chambre avait grincé, qu’un inconnu avait soufflé
quelque chose au creux de son oreille et était reparti de sitôt… ?
Elle l’adorait sa petite chambre à coucher.
La moquette bleue, les murs tapissés de blanc. Le lit, escamoté en étagère pour ses livres et garni d’un tissu blanc à motifs discrets assorti aux rideaux. Les poupées et les ours en peluche, en
cercle par terre dans un coin pour l'écouter raconter ses aventures. Longtemps, elle avait dû partager la même pièce à dormir que ses parents. Manque de place, manque d’argent. Puis un jour, le
propriétaire avait proposé, pour pas grand-chose, le minuscule réduit sans toilettes de l’entresol. Ses parents en avaient fait un petit bijou avec un minimum de moyens. La lumière y rentrait de
plein fouet. La fenêtre donnait sur la rue et le parc. L’été, elle s’y accoudait et trainait, bavardant avec ses camarades de jeux pas couchés. La nuit, elle se mettait sur la pointe des pieds
pour regarder les étoiles filantes danser.
Oui, dans ce lieu qui n'appartenait rien qu'à elle, elle se sentait
bien, libre, légère, vivante. Sauf quand le sommeil se faisait attendre. Quand immobile sur le dos, elle se concentrait sur le silence envahissant et où jurant sentir une chiquenaude sur son
épaule, son sang se glaçait instantanément. Ces frayeurs nocturnes étaient terribles.
Puis il y avait donc eu cette fameuse
fois, où ce type était entré. Elle n’avait plus osé respirer. Ce soir là, une fête avait eu lieu chez l’architecte et des invités avaient longtemps bavardé sur le pas de leur porte. Qui donc
avait osé ouvrir la sienne et s’approcher si près de son visage, lui murmurant des choses inaudibles pour filer aussitôt? Elle n’en avait soufflé mot à quiconque, soupçonnant le propriétaire
qui, sous l’influence de l’alcool, ne contrôlait pas trop ses actes, à entendre les cris qui s’élevaient parfois. Avait-il oublié que la « bonne » ne dormait plus là
depuis longtemps déjà… ? Non! Elle préférait ne pas savoir. Elle règlerait ça comme toujours, seule. Elle l'était, souvent. Elle aimait ça. Ses parents étaient pris par leur vie
professionnelle. Elle avait une chance extraordinaire. Elle était libre d’aller et venir. Comme elle l’entendait. Curieuse, intrépide, communicative, elle se trouvait facilement des compagnons de
jeu.
Encore cachée sous l’escalier près de
l’ascenseur, la main sur la joue pour en atténuer la douleur, elle tendit tout à coup l’oreille car une porte s’était ouverte au milieu du couloir. C’était l’employée, une brunette ronchon et
coincée, toujours sur son 31 pour ses 35 ans et toujours aux petits soins pour son patron. Elle allait sûrement aux toilettes. Ah mais tiens, voilà justement que Monsieur l’architecte la suivait
vers le fond, tout derrière. Ils allaient sans doute chercher un dossier ensemble. Ils avaient à présent disparu dans la pièce, le silence s’était refermé sur eux. Ils semblaient même ne plus
réapparaître. Que pouvaient-ils bien faire dans cet amoncellement de vieux meubles et de vieux papiers ? Intriguée, elle hésitait entre se diriger vers l’ascenseur honni pour monter
rejoindre ses parents ou aller faire un petit tour de balançoire dans la cour dont la porte était adjacente au bureau du fond. Mmmm... poser l'œil sur le trou de la serrure, ça la titillait!
Puis non, elle n’en avait pas le cœur cette fois.
A peine calmée de son humiliation du jour, la
joue toujours en feu, Marylou se décida à émerger de sa planque et prit son courage à deux mains pour affronter la réalité qui l’attendait là haut. Elle évita soigneusement l’ascenseur ainsi que
la porte du fond, puis grimpa à toute vitesse les marches soigneusement cirées qui la menaient vers son appartement, les faisant à chaque fois craquer et résonner sous ses
pas.
Arrivée au palier, le temps de franchir le
seuil, elle reconnut « Je t’aime moi non plus » et la voix de son père qui fredonnait. « Je vais et je viens…entre tes reins…..et je me retiens…» couvrant celles de Gainsbourg et
Birkin. A cause de cette chanson, une de ses camarades de classe, qui habitait sa rue, n’avait plus le droit de venir jouer chez elle !!! Ce qui n’avait pas empêché les 2 jeunes filles
de cheminer ensemble chaque matin pour se rendre à l’école et de discuter du dernier bruit qui courait : leur petite voisine de 13 ans portait dans son ventre son petit frère !
Comment ca ? Elles n’arrivaient pas à comprendre comment un embryon de frère avait pu pousser soudain dans le ventre de l’adolescente, et elles échafaudaient mille scénarios possibles qui
meublaient ainsi leur marche matinale.
Non, quelque chose ne tournait pas rond
là-bas. Invitée quelques semaines plus tôt à goûter chez cette adolescente, elle y avait rencontré ses parents, des gens simples et soignés. Son père était postier. Légèrement handicapé par
la polio, il boitait. Bel homme, grand, cheveux noirs, barbe noire, yeux très noirs, perçants, inquisiteurs, un peu insistants. Ce jour là, il s’était proposé d’écrire et dessiner dans le
carnet de Marylou et elle avait trouvé ça génial car il croquait rudement bien. Une semaine plus tard, comme son cahier de poésies ne revenait pas, elle avait sonné à leur porte pour le
récupérer. Puis elle était montée. Il était assis dans son fauteuil usé. Il lui avait fait signe d’approcher, lui avait tendu le carnet et elle s’était reculée pour mieux lire et admirer son
superbe dessin. Il était vraiment doué. Soudain, debout et à nette distance de lui, elle avait senti un changement d’atmosphère ! Puis elle avait vu ! Il avait posé sa main sur l’étoffe de son
pantalon entre ses cuisses et elle se déplaçait bizarrement, pendant qu’il soutenait son regard. Elle n’avait pas su quoi dire, ni quoi faire, et en même temps, paradoxalement presque
curieuse, elle attendait simplement que quelque chose arrive, n’importe quoi, pour arrêter ça. Son épouse, enfin alertée par le silence ambiant, avait surgi de la cuisine et l’avait prié de «
stopper ça immédiatement ! ». Et Marylou avait pris congé brusquement, avec en mains un charmant dessin qui ne cadrait plus du tout à la situation. Ce jour là, elle
s’était sentie mal sans comprendre vraiment pourquoi. Mais elle soupçonnait que sa petite camarade dont la chambre jouxtait celle des parents, devait vivre des situations « hors
norme » et que cette histoire de petit frère dans son ventre trouvait sa source ici. Plus jamais elle ne remettrait les pieds là !
Marylou s’élança dans la salle de bains et s’y enferma. Elle s’observa
longuement dans le miroir cherchant vainement des traces de sa mésaventure. Rien, à part ses longs cheveux roux tout ébouriffés, et ses yeux verts trop brillants, sa peau un peu trop pâle mais …
aucune boursouflure ! Rien d’autre qu’une outre cuisante blessure à l’égo, de la rage et de la haine envers cet individu qui l’avait giflée.
Comme le reflet dans le miroir lui indiquait
que tout semblait normal, elle s’aspergea le visage à l’eau froide et sortit enfin de la salle de bains. Le repas ne semblait toujours pas prêt. « Sex Machine » de James Brown, tournait
à présent en 45 tours sur le pick-up et son père sirotait un petit verre de Scotch. C’était son rituel chaque soir, un double whisky avec un bon morceau de musique. La vie normale quoi ! La
télé en noir et blanc montrait la mire, il était trop tôt pour le programme du soir encore.
Marylou sortit un instant sur le balcon pour
respirer un peu d’air frais. Le type du parc avait disparu. Ouf! La vie était belle, même si certains hommes étaient bizarres. Elle avait une sacrée veine de pouvoir vivre des aventures sans
grands dommages...
A cet instant, sa mère lui cria:
« Marylou, ton père a conclu un contrat important aujourd’hui, vas vite nous chercher une bouteille de vin à la cave! ».
Elle frissonna puis s'exclama: « Ah
non ... Pas là… ! »
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