Vendredi 2 octobre 2009



Je le sens

déjà tu t’éloignes

 

Tes soupirs se font moins pressants

tes regards plus fuyants

 


 Ce sera notre dernière pluie

notre midnight express

 

Seule ta mordante caresse
sur ma chair alanguie

reculera de peu notre devenir incertain

 

Je resterai là

 adossée au chambranle de la porte

éperdument exsangue

  

Par ta bouche aspirée

chancelante

je n’oserai un cri

 

Ce sera l'ultime festin

ton dernier breuvage avant la route

 

 Reprends ton chemin, prince de sang

 il sera toujours temps

de t'en faire du mauvais

 

Car tu m’as fait Lilith

et plus jamais, blanche je ne serai


Par Philomonique - Publié dans : Fictions et dérision - Communauté : Ecrire
Ecrire un commentaire - Voir les commentaires - Recommander
Vendredi 2 octobre 2009



Il faisait chaud. Etouffant.
Un de ces matins moites qui collent à la peau

 

Puis, j'ai entendu ton appel.

 

Encore chiffonnée de la nuit, cheveux en bataille, j'ai fait glisser ma nuisette sur mes cheviilles, ai attrapé sur la chaise la petite robe rouge en cuir écaillé que tu aimais tant et l'ai enfilée. En prévision.

 

J'ai dévalé les escaliers pieds nus, sautant les 36 marches 4 à 4 et j'ai soulevé subrepticement le rideau de la fenêtre.

 

Tu n'étais pas arrivé.

 

J'ai baissé les yeux sur mes orteils. Tout semblait normal encore.

 

Je me suis précipitée à l'évier et j'ai laissé couler l'eau sur mes mains ankylosées. Un bon moment. Puis j'ai ramassé les 3 bouteilles de Pinot Noir qui trainaient là de la nuit et les ai remplies de liquide glacé. Jusqu'au goulot. En prévision.

 

J'ai entendu ton appel, plus proche cette fois

 

J'ai couru dans l'entrée, ai collé le haut de mon visage à l'oeilleton. Impatiente. Fébrile.

 

C'est le bruit du moteur qui m'a alertée. Ton coffre a claqué. Ton doigt sur la sonnette a fait résonner la cloche à mon oreille. Mon coeur en a pris un coup, ma respiration s'est arrêtée, bloquée net.

 

Avais-je le choix, encore?

 

J'ai ouvert la porte d'un mouvement brusque , t'ai arraché le bocal des mains, y ai vidé les 3 bouteilles, et retenant mon souffle, m'y suis plongée.  Toute habillée de la petite robe rouge en cuir écaillé que tu aimais tant.

 

Une chance que tu ais appelé.



Par Philomonique - Publié dans : Scènes de vie - Communauté : Ecrire
Ecrire un commentaire - Voir les 2 commentaires - Recommander
Samedi 27 juin 2009



 

 

 


« Je dois filer d’ici! » « A la cave vite ! »

 

Elle traversa la rue plus vite que son ombre, les yeux embués, la main sur sa joue en feu. Quel sale type! Il lui avait administré une gifle monumentale. Elle tremblait des pieds à la tête. La honte! Elle ne s’y attendait pas. Ca lui servirait de leçon, ça c’est sûr ! Oui, elle en apprendrait encore. Mais « la vache ! » ca faisait mal !

 

Quelle idée elle avait eue d’aller flâner en cette fin d’après midi estivale dans l’allée verdoyante et ombragée du parc en face de chez elle, tout de même ! Elle avait appuyé sa bicyclette contre le gros marronnier et s’était assise sur le banc à rêvasser. Un homme était venu se poser à côté d’elle et lui avait demandé des choses indiscrètes : où elle habitait, quel âge elle avait, si elle était seule. Elle ne pouvait pas dire ce qui la dérangeait au juste, mais il était insistant et cela ne lui convenait pas. Elle avait prétexté n’importe quoi, s’était levée d’instinct et avait fui, en donnant des coups de pédales rapides.

 

Partie pour 10 tours d’étang au moins, elle avait été arrêtée dans son élan par un  gamin à vélo lui aussi, qui lui avait méchamment coupé la route. Une guigne, décidément. Alors, sans réfléchir et comme pour se venger de  la peur que l’homme du banc lui inspirait,  elle avait proposé au garçon : « Dis, et si tu allais plutôt faire ton cirque devant le type là, assis sur le banc ?» Parfait, il l’avait prise au mot, et elle l’avait vu freiner comme un fou devant les pieds du gars et le couvrir de poussière, exprès. « Bien fait pour sa pomme ! »  Avait-elle murmuré, ricaneuse. Puis en riant, elle s’était remise en selle et avait encore accompli 2 tours du bassin.

 

Tout à coup, il était là l’homme du banc. Il l’avait attrapée par le bras et lui criait « C’est toi qui a demandé au gamin de m’emmerder, salope ! Il me l’a dit ! Tiens, ça t’apprendra ! »  Et sa main s’était abattue sur son visage violemment, sans qu’elle n’ait pu ni répondre, ni réagir. Ses doigts s’étaient marqués dans sa chair et dans son esprit, comme un souvenir qui jamais plus ne s’effacerait.

 

Marylou ne voyait plus très bien, mais malgré le choc, elle déguerpit littéralement.

 

Encore sonnée, elle poussa la porte blanche d’un coup sec. Jeta sa bicyclette dans l’entrée. Puis de son pied claqua le bois brusquement derrière elle. Haletante, elle souleva son engin pour gravir 4 à 4 les quelques marches en marbre clair. Encore la porte vitrée à faire pivoter et comme à l’accoutumée le ranger dans l’espace sous l’escalier de bois tout frais ciré.

 

Pliant il était, son compagnon de vadrouille. Plutôt d’avant-garde même. Elle était bien fière de son vélo pas banal. Bien pratique à emmener en vacances. Mais que la selle était récalcitrante ! Elle tournait fou même quand on serrait l’écrou. Combien de fois n’avait-elle démonté le siège du vélo, puis s’aidant des clefs accrochées là, n’avait-elle resserré de toute sa force la vis coupable de tant de maux de postérieur ?!  Sans succès…

 

En cet instant elle n’y pensait pas, tant l’humiliation était forte et la douleur lancinante sur le côté droit de son visage. Bientôt le souper serait servi et elle devait absolument reprendre son souffle, qu’elle taise cet incident. Elle n’oserait jamais le dire à table. Elle n’aurait pas dû provoquer ce type. Elle le savait très bien, On le lui reprocherait sûrement et elle n’aurait plus le droit de sortir, et ça, pour rien au monde elle ne le désirait !

 

« Chut, surtout, ne pas faire de bruit ! » Le proprio de la maison qui gérait le cabinet d’architecte au rez-de-chaussée du bel immeuble n’aimait pas être dérangé. Elle ne l’appréciait guère cet homme aux cheveux noirs, ni sa moustache étirée. Un peu sec, nerveux, sautillant et surtout imprévisible, il pouvait piquer de ces coups de gueule! Elle savait surtout qu’il était un homme très affairé, qu’il aimait la chasse « dans tous les sens du terme »,  avait-elle entendu ses parents affirmer, sans toutefois bien comprendre ce qu’ils avaient voulu dire exactement. Il habitait l’appartement du premier avec cette femme aux lèvres barbouillées rouge vif du matin au soir et dont le timbre de voix haut perché débitait des jérémiades ou réprimandes à toute heure du jour. Il fallait l’éviter, comme la peste !

 

Marylou habitait au second étage, celui  au grand balcon blanc ciselé. Il y avait même un ascenseur ! Un sacré luxe ! Mais il lui fichait une sacrée frousse ! Elle en faisait même des cauchemars où elle se sentait aspirée vers le haut, crevant le toit, fusant vers un ailleurs inaccessible, un infini  où elle n’avait plus le contrôle de rien. D’autres fois, c’était l’angoisse, la chute abrupte, la descente infernale de la machine s’écrasant brusquement dans un lieu irrespirable qui sentait la suie, le charbon de chauffage, les eaux usées. Un lieu trop sombre, que le mince filet d’une ampoule accrochée à un fil, ne suffisait pas à éclairer. Où elle se prenait le visage dans les toiles d’araignées qui tapissaient l’ombre obscure. D’où surgissaient fantômes et esprits malins … La cave, quoi !  Brrr ! Celle là même où en cet instant justement elle aurait aimé cuver son humiliation.  Y reprendre de la bouteille, y mûrir la situation, y travailler sa frayeur dans le pâle reflet des grand crûs alignés là, juste en face du minuscule soupirail.  

 

Pourrait-elle  se montrer plus forte que sa peur ? Oublier aussi tous les horribles monstres qu’elle croyait cachés sous son lit la nuit. Oublier aussi qu’une nuit la porte de sa chambre avait grincé, qu’un inconnu avait soufflé quelque chose au creux de son oreille et était reparti de sitôt… ?

 

Elle l’adorait sa petite chambre à coucher. La moquette bleue, les murs tapissés de blanc. Le lit, escamoté en étagère pour ses livres et garni d’un tissu blanc à motifs discrets assorti aux rideaux. Les poupées et les ours en peluche, en cercle par terre dans un coin pour l'écouter raconter ses aventures. Longtemps, elle avait dû partager la même pièce à dormir que ses parents. Manque de place, manque d’argent. Puis un jour, le propriétaire avait proposé, pour pas grand-chose, le minuscule réduit sans toilettes de l’entresol. Ses parents en avaient fait un petit bijou avec un minimum de moyens. La lumière y rentrait de plein fouet. La fenêtre donnait sur la rue et le parc. L’été, elle s’y accoudait et trainait, bavardant avec ses camarades de jeux pas couchés. La nuit, elle se mettait sur la pointe des pieds pour regarder les étoiles filantes danser.


Oui, dans ce lieu qui n'appartenait rien qu'à elle, elle se sentait bien, libre, légère, vivante. Sauf quand le sommeil se faisait attendre. Quand immobile sur le dos, elle se concentrait sur le silence envahissant et où jurant sentir une chiquenaude sur son épaule, son sang se glaçait instantanément. Ces frayeurs nocturnes étaient terribles. 

 

Puis il y avait donc eu cette fameuse fois, où ce type était entré. Elle n’avait plus osé respirer. Ce soir là, une fête avait eu lieu chez l’architecte et des invités avaient longtemps bavardé sur le pas de leur porte. Qui donc avait osé ouvrir la sienne et s’approcher si près de son visage, lui murmurant des choses inaudibles pour filer aussitôt? Elle n’en avait soufflé mot à quiconque, soupçonnant le propriétaire qui, sous l’influence de l’alcool, ne contrôlait pas trop ses actes, à entendre les cris qui s’élevaient parfois. Avait-il oublié que la « bonne » ne dormait plus là depuis longtemps déjà… ? Non! Elle préférait ne pas savoir. Elle règlerait ça comme toujours, seule. Elle l'était, souvent. Elle aimait ça. Ses parents étaient pris par leur vie professionnelle. Elle avait une chance extraordinaire. Elle était libre d’aller et venir. Comme elle l’entendait. Curieuse, intrépide, communicative, elle se trouvait facilement des compagnons de jeu.

 

Encore cachée sous l’escalier près de l’ascenseur, la main sur la joue pour en atténuer la douleur, elle tendit tout à coup l’oreille car une porte s’était ouverte au milieu du couloir. C’était l’employée, une brunette ronchon et coincée, toujours sur son 31 pour ses 35 ans et toujours aux petits soins pour son patron. Elle allait sûrement aux toilettes. Ah mais tiens, voilà justement que Monsieur l’architecte la suivait vers le fond, tout derrière. Ils allaient sans doute chercher un dossier ensemble. Ils avaient à présent disparu dans la pièce, le silence s’était refermé sur eux. Ils semblaient même ne plus réapparaître. Que pouvaient-ils bien faire dans cet amoncellement de vieux meubles et de vieux papiers ? Intriguée, elle hésitait entre se diriger vers l’ascenseur honni pour monter rejoindre ses parents ou aller faire un petit tour de balançoire dans la cour dont la porte était adjacente au bureau du fond. Mmmm... poser l'œil sur le trou de la serrure, ça la titillait! Puis non, elle n’en avait pas le cœur cette fois.

 

A peine calmée de son humiliation du jour, la joue toujours en feu, Marylou se décida à émerger de sa planque et prit son courage à deux mains pour affronter la réalité qui l’attendait là haut. Elle évita soigneusement l’ascenseur ainsi que la porte du fond, puis grimpa à toute vitesse les marches soigneusement cirées qui la menaient vers son appartement, les faisant à chaque fois craquer et résonner sous ses pas.

 

Arrivée au palier, le temps de franchir le seuil, elle reconnut « Je t’aime moi non plus » et la voix de son père qui fredonnait. « Je vais et je viens…entre tes reins…..et je me retiens…» couvrant celles de Gainsbourg et Birkin. A cause de cette chanson, une de ses camarades de classe, qui habitait sa rue, n’avait plus le droit de venir jouer chez elle !!!  Ce qui n’avait pas empêché les 2 jeunes filles de cheminer ensemble chaque matin pour se rendre à l’école et de discuter du dernier bruit qui courait : leur petite voisine de 13 ans portait dans son ventre son petit frère ! Comment ca ? Elles n’arrivaient pas à comprendre comment un embryon de frère avait pu pousser soudain dans le ventre de l’adolescente, et elles échafaudaient mille scénarios possibles qui meublaient ainsi leur marche matinale.

 

Non, quelque chose ne tournait pas rond là-bas. Invitée quelques semaines plus tôt à goûter chez cette adolescente, elle y avait rencontré ses parents, des gens simples et soignés. Son père était postier. Légèrement handicapé par la polio, il boitait. Bel homme, grand, cheveux noirs, barbe noire, yeux très noirs, perçants, inquisiteurs, un peu insistants. Ce jour là,  il s’était proposé d’écrire et dessiner dans le carnet de Marylou et elle avait trouvé ça génial car il croquait rudement bien. Une semaine plus tard, comme son cahier de poésies ne revenait pas, elle avait sonné à leur porte pour le récupérer. Puis elle était montée. Il était assis dans son fauteuil usé. Il lui avait fait signe d’approcher, lui avait tendu le carnet et elle s’était reculée pour mieux lire et admirer son superbe dessin. Il était vraiment doué. Soudain, debout et à nette distance de lui, elle avait senti un changement d’atmosphère ! Puis elle avait vu ! Il avait posé sa main sur l’étoffe de son pantalon entre ses cuisses et elle se déplaçait bizarrement, pendant qu’il  soutenait son regard. Elle n’avait pas su quoi dire, ni quoi faire, et en même temps, paradoxalement presque curieuse, elle attendait simplement que quelque chose arrive, n’importe quoi, pour arrêter ça. Son épouse, enfin alertée par le silence ambiant, avait surgi de la cuisine et l’avait prié de « stopper ça immédiatement ! ».  Et Marylou avait pris congé brusquement, avec en mains un charmant dessin qui ne cadrait plus du tout à la situation. Ce jour là, elle s’était sentie mal sans comprendre vraiment pourquoi. Mais elle soupçonnait que sa petite camarade dont la chambre jouxtait celle des parents, devait vivre des situations « hors norme » et que cette histoire de petit frère dans son ventre trouvait sa source ici. Plus jamais elle ne remettrait les pieds là !  

 

Marylou s’élança dans la salle de bains et s’y enferma. Elle s’observa longuement dans le miroir cherchant vainement des traces de sa mésaventure. Rien, à part ses longs cheveux roux tout ébouriffés, et ses yeux verts trop brillants, sa peau un peu trop pâle mais … aucune boursouflure ! Rien d’autre qu’une outre cuisante blessure à l’égo, de la rage et de la haine envers cet individu qui l’avait giflée. 
 

Comme le reflet dans le miroir lui indiquait que tout semblait normal, elle s’aspergea le visage à l’eau froide et sortit enfin de la salle de bains. Le repas ne semblait toujours pas prêt. « Sex Machine » de James Brown, tournait à présent en 45 tours sur le pick-up et son père sirotait un petit verre de Scotch. C’était son rituel chaque soir, un double whisky avec un bon morceau de musique. La vie normale quoi ! La télé en noir et blanc montrait la mire, il était trop tôt pour le programme du soir encore.

 

Marylou sortit un instant sur le balcon pour respirer un peu d’air frais. Le type du parc avait disparu. Ouf! La vie était belle, même si certains hommes étaient bizarres. Elle avait une sacrée veine de pouvoir vivre des aventures sans grands dommages...

 

A cet instant, sa mère lui cria: « Marylou, ton père a conclu un contrat important aujourd’hui, vas vite nous chercher une bouteille de vin à la cave! ».

 

Elle frissonna puis s'exclama: « Ah non ... Pas là… ! »

 

 

Par Philomonique - Publié dans : Nouvelles - Communauté : Ecrire
Ecrire un commentaire - Voir les 6 commentaires - Recommander
Lundi 22 juin 2009



Je sortais les poubelles et je t’ai vu passer.

Tu dodelinais des hanches, le sourire carnassier,

Roi des autres à qui tu dames le pion.

Tu portais l’arme à la bouche, la langue sur sa gâchette,

Prêt à tirer sur n’importe quel pianiste

Qui aurait l’audace de ni te regarder, ni t’écouter,

Ni surtout de marcher dans ta provocante combine,

Celle de tout faire pour être dans le champ de mire.

 

Je sortais les poubelles et tu m’as dépassée, sur toute la ligne.

Ton odeur d'after words m’a sauté aux narines,

M’obligeant à me pincer le nez pour y croire.

C’est donc bien toi, le  présomptueux ridicule,

En mal d’amour ni semé ni récolté en tes basses cours,

Qui a rabattu le caquet des ses poules sans mort annoncer ?

Encore une de ces heures de mots tranchants pas mâchés

Qui auront laissé les masses allongées devant sa majesté !

 

Je sortais les poubelles et ta colère s'est pointée de côté.

Tu tires drôlement vite de la bouche les jours d'égout.


Je me suis arrêtée sur le blues trottoir  et t’ai bien regardé.

  Mais cette fois tes lèvres étaient pincées d’avoir trop mordu.

 

Moi, je n’ai rien qu’une arme, à l’œil.

Par Philomonique - Publié dans : Coups de gueule - Communauté : Ecrire
Ecrire un commentaire - Voir les 1 commentaires - Recommander
Mercredi 17 juin 2009



(Essai d’écriture sur des meurtres qui n’en sont pas vraiment)


Polo se réveilla en nage. Le duvet pourtant léger lui écrasait la poitrine, l’oppressait. Il venait de rêver qu’un tourbillon aquatique l’engloutissait. Il se sentait encore pris à la gorge, la respiration bloquée, comme s’il étouffait. Impression imminente de proche  noyade.
  

« J’en ai  presque encore l’eau à la bouche » cracha-t-il silencieusement entre ses lèvres, préférant la dérision dans les situations les plus sordides.  

Il était bien vivant, c’était sûr. Quelque chose l’avait sauvé in extremis de la masse grise fluide qui le tirait vers le bas. La vie était plus forte.  

« Dire que c’est moi qui ai insisté pour louer ce 3 pièces sans salle de bains dans ce quartier branché d’artistes » pensa-t-il, « quel con je fais, encore un peu et je me noyais  dans un verre d’eau!! »  

Il resta un instant étendu, les yeux mi-clos perdu dans sa brume, fixant un coin du plafond défraîchi, comme si devaient surgir de cet angle les réponses au pourquoi de ce cauchemar glauque. Mais tout ce qui lui parvenait était la vision du plâtre jaunâtre qui lui rappelait les incontournables frites du rez-de-chaussée, dont l’odeur pugnace montait jusqu’aux étages supérieurs et s’incrustait dans ses narines. Même s’il s’en défendait corps et âme, en citoyen du monde qu’il était, la Belgique s’immisçait par tous ses pores, véhiculée par les relents d’huile de la friterie et par ceux du fleuve tout proche.   

« Et vogue la galère ! » ajouta-t-il pour lui-même, les lèvres toujours closes.  « Mais pourquoi ce foutu rêve » ?  

Il avait lu quelque part que les rêves d’eau symbolisaient les flots d’émotions non gérées. Il s’agissait plutôt de l’annonce d’un danger imminent, non ? Ou d’une menace de mort ?  

Mais qui donc pouvait en vouloir à sa vieille peau d' artiste peintre de 55 ans sans un rond ? Ah ça, l’argent lui filait entre les doigts et il n’avait vraiment rien d’un requin en affaires !  

Polo se retint de s'agiter pour ne pas réveiller sa compagne Marylou, encore endormie à ses côtés. Plutôt que de s’appesantir  sur son passé morbide qui le poursuivait il envoya un pied de nez à son cauchemar fluvial et opta pour le dérisoire :   « Suis peut-être du signe du Poissons, mais je suis quand même bien un Homme, un vrai ! J’aime les femmes, et qu’importe, si parfois il m’arrive de nager en eaux troubles !»   

Et ses lèvres se fendirent d’un mince sourire. S’il en avait fait des tas de conneries jusque là, il s’en était bien tiré. Il n’était pas le genre de mec qui écrirait un jour en lettres rouges sur le miroir du salon : « Liège m’a tuer »  à la Omar. Il aimait trop sa ville natale  et son quotidien d’artiste peintre.  

Mis à part une activité onirique dérangeante, la vie lui rendait bien ! Bon, c’est vrai, il avait bien bu la tasse quelque fois avec des expos ratées et au fond, il aurait très bien pu y rester,  avaler le bouillon jusqu’à plus soif de vivre, quand les acheteurs de ses toiles manquaient à l’appel. Mais  il restait positif et confiant sur son avenir.  

D’autres que lui n’avaient pas eu sa chance….  

Jeannot, son ami d’enfance, un avocat reconnu, avait bien mal fini ! Il y a quelques années, on avait retrouvé son corps sans vie, coincé dans une sorte de barrage naturel au confluent de la Meuse et la Dérivation, juste un peu plus loin que son appart. On avait parlé de suicide. Pourtant il portait des traces anormales d’hématomes. De drôles de bruits avaient couru. Polo supposait que son pote avait dû fouiner dans des histoires louches, politico-mafieuses, peut-être même liées à l’assassinat de ce ministre d’Etat, ancien ministre et patron d'un parti liégeois... A moins qu’il n’ait mis le doigt dans les histoires de trafic d’armes avec un pays d'Afrique que son précédent partenaire avocat avait cautionnées, ou même dans des affaires de prostitution, car un des clients qu’il défendait était propriétaire de bars à putes et de clubs gay….
Jeannot fréquentait souvent les clubs d’homosexuels. « C’est pour le boulot » disait-il ! Oui, il en connaissait un bout sur ces gens là, de fameux bouts même …. 
« Pas génial ton humour, mon vieux, un peu en dessous de la ceinture » ricana Polo intérieurement.   

N’était-ce pas un secret de polichinelle que son ami n’avait pas osé lui avouer, par pudeur ou peur de son jugement ? C’était évident pourtant : Jeannot n’aimait que les hommes ! Peu importe au fond, il était mort et personne ne savait s’il s’agissait d’un règlement de compte, d’un contrat sur sa tête, d’un suicide ou d’un accident. Le découvrirait-on avant qu’il n’y ait prescription? 

Polo repensait souvent à l’horrible fin de son ami. Il faisait alors appel à l’incroyable, à l’intangible, à l’irrationnel, à l’inconcevable pour tenter de découvrir quelques indices d’importance, consultait une voyante, papotait avec un vieux pote  détective, déchiffrait le marc de café, se faisait tirer les cartes… Sans succès. 
Et ce rêve aquatique, ce matin… Ne pouvait-il pas y découvrir un message codé révélant la nue vérité enfouie dans les bas fonds du fleuve ? Peut-être les noms des commanditaires de la liquidation de Jeannot? Ou l’identité de son dernier amant, trop haut placé pour accepter d’être cité au tribunal. Ou un indice confirmant son ras le bol de vivre et expliquant son geste ? Comment savoir ?

Polo plissa le front. Il déroula lentement le film de son cauchemar pour y retrouver des détails d’importance majeure. Peine perdue. Coulée même…  

« Bon, allez… Assez d’élucubrations de vieux peintre allumé ! »  se dit à lui-même Polo, l’angoisse  encore un peu collée au corps, comme la vase des bas fonds sur de vieux cailloux.
Alors, il se tourna vers Marylou encore endormie. Elle était allongée à portée de sa main, si détendue dans son sommeil, à peine voilée par le drap fin, cuisses légèrement ouvertes, offerte à son regard. Ses courbes et ses plis lui appartenaient un peu… Il l’aurait bien croquée au fusain juste là, oubliant déjà son horrible réveil liquéfiant. Son corps se réchauffait enfin.   

Son antre à elle, c’était son Origine du Monde à lui, Polo ! Il se voyait bien accrocher la toile qu’elle lui inspirait un jour dans une galerie liégeoise, l’offrir au regard appréciatif de vrais connaisseurs.   

Son désir de la prendre comme ca, sans même la réveiller, pour oublier son plongeon onirique merdique, était plus que palpable, pénétrant même. Il émanait d’elle un parfum de sous-bois, de fraises sauvages à cueillir qui le mettait en appétit, lui faisant oublier les effluves de la friterie d’en bas et le goût saumâtre de l’eau de là, en face, de l’autre coté de la vitre.

« De l’eau de là, ou de l’au-delà ? » Se marra-t-il tout en se rapprochant du bas-ventre de la jeune femme. Puis il effleura la ligne de son pubis du bout des doigts, et tendrement murmura : « je crois bien que j’ai soif de toi!».
Et elle de lui répondre dans un demi-sommeil: « Mmmm...! »
  

Alors sans plus attendre, il se pencha gourmand sur son intimité délicieuse et posa ses lèvres sur sa merveilleuse source de vie, bien déterminé à amener Marylou rapidement vers la ... «  petite mort » !

 

 

A la vôtre !


Par Philomonique - Publié dans : Nouvelles - Communauté : Ecrire
Ecrire un commentaire - Voir les 6 commentaires - Recommander

Présentation

Profil

  • : Philomonique
  • philomonique
  • : Femme
  • : Belgique Suisse Mer du Nord Zurich
  • : Engagée, curieuse, écriveuse et chanteuse à mes heures, ouverte sur le monde, tous sens éveillés.

Ce blog est sous Copyright

Communautés

Derniers Commentaires

Créer un Blog

 
Créer un blog sur over-blog.com - Contact - C.G.U. - Rémunération en droits d'auteur - Signaler un abus